Retour sur la table-ronde organisée par Imagi’NA au Poitiers Film Festival
Les contraintes : frein ou levier pour la création en atelier d’éducation aux images ?
Dans les pratiques d’éducation aux images, la contrainte est omniprésente : temps limité, cadre imposé, moyens restreints, adhésion variable des participant·es… Elle structure l’atelier autant qu’elle le limite.
Lors d’une table ronde organisée par Imagi'NA le 3 décembre 2025 dans le cadre du Poitiers Film Festival, intervenant·es et porteurs de projets ont partagé leurs expériences.
Les échanges, modérés par Emilie Escourido et résumés dans cet article, ont exploré cette question : comment composer avec ce qui est imposé, transformer l’empêchement et faire de la contrainte un levier plutôt qu’un frein ?
Avec la participation de :
- Ulricke BÖNISCH, intervenante
- Karine CHEVILLIET-LASSAUT, co-productrice du 48 Hour Film Project
- Thomas DE ALMEIDA, intervenant (Douze Films)
- Anne-Charlotte GIRAULT, responsable de l’action culturelle au FEMA, Festival La Rochelle Cinéma.
- Matthias SIMONET , intervenant
- Animation et modération : Emilie ESCOURIDO
RACONTER AUTREMENT : LA CONTRAINTE COMME MÉDIATION
Ulrike Böhnisch, réalisatrice de documentaires, travaille en France depuis quinze ans et mène des ateliers depuis une dizaine d’années, « dans des contextes assez différents », tant sur temps scolaire — « avec évidemment la contrainte du temps, de la classe entière et du non-choix des participants » — que dans des dispositifs plus libres, type Passeurs d’images.
Elle revient sur son expérience du dispositif Toute la lumière sur les SEGPA (TLS)*, dont l’objectif est de permettre aux élèves de parler d’eux-mêmes. Une intention qui semble simple, mais qui se confronte rapidement à une difficulté majeure : « Déjà pour n’importe qui, c’est difficile, et encore plus pour les SEGPA. »
Ici, la forme du film devient un outil clé : animation, pixilation ou techniques hybrides agissent comme médiations. Elles permettent de contourner le refus frontal, désamorcer la peur de l’exposition et rendre possible une prise de parole indirecte. Les contraintes — « le temps, le droit à l’image, le manque de motivation » — ne sont pas des accidents, mais le quotidien de l’atelier.
*Toute la lumière sur des SEGPA (TLS) est un dispositif national qui vise à la réalisation collective d'une œuvre accompagnée de l'équipe pédagogique et d'un professionnel.le du cinéma.
DE “PUBLIC CAPTIF” À ÉQUIPE SOUDÉE
Les témoignages de Thomas de Almeida et Matthias Simonet prolongent la réflexion sur la cohésion du groupe. Tous deux interviennent également dans le dispositif TLS.
Thomas de Almeida rappelle son ancrage en Nouvelle-Aquitaine avec l’association DOUZE FILMS et son travail en lien avec l’ALCA, visant des publics éloignés des pratiques cinématographiques.
Matthias Simonet souligne une difficulté majeure : « le manque de motivation, la difficulté à parler de soi », mais aussi la cohésion d’un groupe « qui n’a pas choisi d’être là ensemble ». La notion de public captif reflète à la fois la réalité scolaire et une tension inhérente : « Ça reste l’environnement scolaire. Donc on n’a pas forcément envie de livrer des choses. »
Pour sortir les élèves de cette posture, Thomas De Almeida décrit un travail concret : les placer face à la caméra et poser deux questions simples mais ouvertes :
« Est-ce que vous pourriez me donner un sujet sur lequel on ne vous a jamais demandé votre avis ? »
« Si vous aviez la possibilité de voyager dans le temps, où iriez-vous et pourquoi ? »
Les premières réponses sont souvent « hyper généralistes, hyper faciles ». Mais le travail consiste à creuser derrière ces réponses, et progressivement émergent des sujets plus sensibles. C’est parfois la première découverte de points communs : le film devient un espace de reconnaissance mutuelle. La contrainte initiale — un groupe non choisi, peu enclin à se livrer — se transforme en matière narrative. La cohésion ne précède pas le projet, elle se construit par lui.
Matthias Simonet insiste sur le rôle du cadre temporel : le dispositif TLS se déroule sous forme de résidence d’une semaine en immersion. Pour lui, ce choix est déterminant : « On se dit voilà, on a cinq jours, il faut qu’on ponde un film. Et là, ça fait un challenge. Il y a un esprit d’équipe. » Le temps resserré matérialise l’objectif et crée une dynamique autour d’un objectif commun.
Valérie Mocydlarz, coordinatrice du dispositif TLS en Limousin, ajoute que cette modalité naît elle-même d’une contrainte : dans des territoires ruraux, multiplier les allers-retours est coûteux. « D’une contrainte naît une opportunité. » Le modèle fonctionne parce qu’il répond à un empêchement initial.
Thomas De Almeida apporte un contrepoint intéressant : son expérience s’étale sur plusieurs mois, à raison de deux séances par mois. Ce rythme moins intensif, s'il favorise moins l'émergence immédiate d'un esprit d'équipe, devient un véritable levier d'écriture. En travaillant sur les conflits de leurs personnages, les élèves établissent souvent des parallèles avec leur propre vécu — et à mesure que leur vie évolue, leurs personnages évoluent avec eux.
Qu’il s’agisse de résidence courte ou d’ateliers annuels, Ulrike Böhnisch souligne l’intérêt de faire travailler les élèves « en toutes petites équipes sur plusieurs sujets en parallèle ». Le recours au cinéma d’animation présente un avantage pratique notable : il permet de faire travailler plusieurs élèves à plusieurs postes dans une même salle, sans exiger le silence au moment du tournage. Cette technique rend possible le travail simultané de six ou sept groupes et limite les problèmes d’attention.
NE PAS FILMER LES PARTICIPANT·ES : CONTRAINTE, PROTECTION OU CHOIX ?
Ulricke Böhnisch distingue trois cas de figure :
• Le cadre légal : certaines situations imposent de ne pas filmer pour protéger les participant·es face à un risque. La contrainte est extérieure, non négociable, et détermine la forme du travail. En atelier, souligne Ulricke Böhnisch, ce cas reste plutôt rare : « généralement, ce n’est pas le problème numéro 1. »
• Le droit à l’image qui relève du refus des parents ou du contrôle de l’image. Derrière cette contrainte administrative se cachent des enjeux plus larges : le regard des pairs, la peur du jugement, la crainte du cyber-harcèlement, etc. « Qu’est-ce qu’ils vont penser, mes camarades de classe, quand ils vont me voir ? Est-ce que quelqu’un pourra récupérer une image de moi, la transformer, me faire dire des bêtises ? » Pour les adolescent·es, l’exposition peut devenir un risque social majeur.
• Le choix pédagogique volontaire : ne pas filmer les visages devient un outil pour libérer la parole, plutôt que pour protéger. Dans les ateliers TLS par exemple, l’absence de visage peut être délibérée : elle permet de commencer par le son, parler face à un petit microphone « qui fonctionne un peu comme un bâton de parole ». Cette dissociation crée un espace de sécurité symbolique : « L’image, c’est une création à part entière qu’on s’invente après coup. » Dire « j’ai du mal à gérer ma colère » face caméra n’a pas le même poids que l’exprimer anonymement, puis le traduire par une scène rejouée où « on voit trois bagarreurs dans une cour ».
Ulricke Böhnisch rappelle que ces sujets émergent progressivement : « Ce n’est pas dès la première séance qu’on déballe le matériel. » La confiance se construit « dans les deux sens ». Ici, la contrainte n’est pas seulement matérielle ou institutionnelle : elle est relationnelle. L’anonymat partiel structure l’atelier et autorise une parole plus libre sur des thèmes sensibles : stigmatisation, colère, exclusion, etc. La méthodologie est claire : tout peut être dit, mais rien n’est automatiquement montré. « Tu peux tout me dire, de toute façon. On verra après qu’est-ce qu’on garde, qu’est-ce qui arrive dans le film, comment on traduit ça. »
LE CAS DU 48 HOUR FILM PROJECT
L’intervention de Karine Chevilliet-Lassaut invite à envisager la contrainte sous un autre angle : elle n’est pas une donnée avec laquelle composer mais elle est le cœur même du dispositif.
Karine Chevilliet-Lassaut est co-productrice du festival international Faire un film en 48h (48 Hour Film Project). Le principe est simple et radical : en 48 heures, des équipes volontaires doivent écrire, tourner et monter un court métrage.
Le vendredi à 19 heures, les équipes tirent au sort le genre du film. À cela s’ajoutent trois éléments imposés : une ligne de dialogue, le nom, prénom et métier d’un personnage et un objet à intégrer. Le film doit durer entre 4 et 7 minutes. Le dimanche à 19h30, le film doit être déposé sur la plateforme dédiée.
Tout est sous tension. Le temps, le cadre narratif, les attendus formels. Mais à la différence des ateliers scolaires, le public ici est volontaire. Ce sont des personnes qui « rêvent dans leur coin » de faire du cinéma. Certain·es tournent avec des téléphones portables. D’autres sont plus expérimenté·es. Les équipes sont libres, d’une à vingt personnes, et il n'y a aucune sélection : l'autonomie est totale.
Karine Chevilliet-Lassaut insiste : il ne faut pas faire le 48h « pour gagner », mais pour s’amuser. « 48 h, c’est très court ! » La pression est intense. Si le plaisir disparaît, « vous limitez vos chances justement de gagner ». La contrainte de temps agit comme un accélérateur de décision. Elle empêche la procrastination, oblige à trancher, à faire équipe, à passer à l’acte. Là où les ateliers scolaires doivent parfois créer le désir, ici le désir préexiste et la contrainte lui donne forme. Et les résultats sont, selon elle, « incroyablement différents ». Les mêmes paramètres produisent une multiplicité d’univers. La contrainte ne standardise pas : elle aiguillonne.
À ce propos, Karine Chevilliet-Lassaut raconte une anecdote particulièrement révélatrice. Une participante lui confie : « J’ai horreur des contraintes. Je n’ai jamais aimé ça. […] J’ai fait le 48h, puis je me suis dit que ce serait bien que je fasse un autre festival. […] Je ne l’ai pas fait : pas assez de contraintes ! » La contrainte devient cadre sécurisant, elle stimule l’énergie créative.
Ce dispositif ouvre aussi des perspectives inattendues : d'abord il y a la projection en salle, puis le passage par des sélections nationales et internationales et enfin pour les dix meilleurs films, une visibilité au Festival de Cannes. La trajectoire est presque vertigineuse : « celui qui était dans sa chambre » peut se retrouver sur la Croisette.
Contrairement aux ateliers en milieu scolaire, où l’intervenant·e accompagne étroitement le processus, ici l’accompagnement est plus léger : réunions d’information, ressources en ligne, mise en relation via les réseaux. Les équipes sont autonomes. La contrainte agit comme un outil d’auto-organisation.
Dans le cadre du projet, la constitution des équipes est loin d'être improvisée : les inscriptions ouvrent début août et la création se déroule en octobre. Si certains participants arrivent parfois sans équipe formée, la plupart se préparent en amont, répartissent les rôles et anticipent le travail.
LE TRAVAIL AVEC UN PUBLIC SPÉCIFIQUE, L'EXEMPLE DE MEDIA CRISIS
Revenons à Matthias Simonet qui précise son parcours professionnel en ces termes : « Je suis réalisateur de documentaires et de fictions, avec une formation initiale en éducation aux médias. Le documentaire m’est venu par la rencontre du cinéma de Peter Watkins. J’ai fondé à Angoulême Sisyphe Vidéo, une structure dédiée à l’éducation aux médias, et participé à des médias participatifs citoyens, comme Média Cop à Clermont. J’ai aussi créé Web Art Reporters, un média éphémère pendant trois ans sur le Festival du film francophone d’Angoulême, en partenariat avec la FRMJC Nouvelle-Aquitaine et Sisyphe Vidéo ».
Matthias Simonet revient sur ses interventions avec les jeunes de la mission locale de Brive. Les missions locales accompagnent les jeunes de 16 à 25 ans. Il précise que le parcours CEJ (Contrat Engagement Jeunes) offre à ces jeunes un revenu mensuel modeste — de l'ordre de 400 à 500 € —, somme certes limitée, mais déterminante pour leur autonomie.
Le projet Media Crisis, proposé par Matthias Simonet dans le cadre d'un atelier du dispositif Passeurs d'Images avec la cité éducative (ville de Brive) et coordonné par Les Yeux Verts, vise à accompagner des jeunes en grande précarité, souvent confrontés à des troubles de santé et éloignés du système scolaire classique. L’enjeu principal : créer un groupe motivé, qui n’a jamais eu accès au monde du cinéma, et lui permettre de monter un projet collectif. La première étape, c’est de constituer le groupe. « Et là, j’ai la chance d’être bien épaulé par Les Yeux Verts, et aussi par la Mission Locale. Les personnes sur place connaissent les jeunes et m’aident à créer ce groupe ».
L’autre grande contrainte, c’est l’accessibilité : certains jeunes sont en centre-ville, d’autres en campagne, parfois à plus d’une heure de trajet. Du coup, impossible de faire un projet condensé contrairement à TLS : « Je dois être l’espèce d’élastique qui s’adapte à leurs problématiques, quasiment au jour le jour… du coup, ça fait des projets qui s’étendent sur deux mois, assez intensifs. »
Le projet combine deux approches : un accompagnement par le réalisateur, pour pousser la création jusqu’au rendu final professionnel, avec attention à la finesse de l’image et du son, proche d’un DCP ; et une partie de l'atelier auto-gérée, où les jeunes disposent du matériel et construisent le projet de manière autonome, l’intervenant restant disponible si besoin.
« Tout le projet vient d’eux. L’écriture, le tournage, le montage… c’est eux qui décident, et moi, je me positionne en accompagnateur. Je mets le matériel à disposition, mais je n’impose pas ma vision. Cette posture favorise l’autonomie et la coordination interne. Certains jeunes deviennent presque coordinateurs : Ils se rendent compte que moi, j’ai mes limites… du coup, ils pallient, trouvent une date et produisent en autonomie ! »
Media Crisis montre que les contraintes sociales, logistiques et humaines peuvent devenir des leviers. « Ce qui est chouette, c’est qu’ils ont une possession totale de l’outil. Ils savent qu’ils peuvent produire, qu’ils peuvent arriver à leur fin, même si je ne suis pas disponible 24H/24. »
Enfin, l’accent est mis par Matthias Simonet sur la santé mentale et la création d’un espace « safe » : les jeunes peuvent exprimer leurs difficultés et adapter leur participation sans jugement. Dès que le groupe se constitue, chaque participant.e peut se positionner selon ses compétences ou envies : devant la caméra ou pas, à un poste technique, au montage... ce qui favorise un fonctionnement collectif et inclusif. Matthias Simonet insiste sur l’importance d’inclure les participant·e·s à toutes les étapes. Il précise : « Je tiens à ce que le montage soit fait avec les participant.e.s . L’idée est de leur transmettre les outils et le langage de la post-production, tout en laissant place à leur créativité, et même si cela peut devenir vraiment chronophage. Il souligne que l’expérience est valorisante et pédagogique, surtout lorsqu’ils doivent travailler avec une monteuse professionnelle et défendre leurs choix artistiques.
TEMPS DE PRÉPARATION, COORDINATION ET CONTRAINTES INVISIBLES
Anne-Charlotte Girault, responsable des actions culturelles au FEMA (Festival Cinéma La Rochelle), insiste sur le fait que le temps de gestation, de réflexion, de rencontres.... de tout ce qui existe au-delà du projet, avec les publics concernés, est très difficile à valoriser.^
Matthias Simonet déplore la disparition progressive du temps de coordination et de gestation des projets. Anne-Charlotte Girault complète : constituer des groupes, tisser des liens avec les associations et le tissu local, c’est un travail de longue haleine, indispensable mais rarement reconnu dans les budgets ou dossiers de financement.
L'exemple concret du projet Web Art mené par Matthias Simonet avec la FRMJC Nouvelle-Aquitaine illustre ces contraintes : six mois de coordination pour créer un média participatif éphémère impliquant 80 personnes, des intervenants professionnels et des structures partenaires. Il insiste sur la complexité de faire cohabiter intermittents et animateurs, avec des contraintes différentes, mais qui enrichissent la collaboration. Il conclut : « Sans tout le travail de coordination et de préparation, ça n’aurait pas été possible ».
Anne-Charlotte Girault souligne la place importante et le temps qu'occupent tout au long de l'année ce travail dans ses missions d'action culturelle au FEMA : « Il y a la contrainte artistique qui impacte le projet artistique. Et puis il y a toutes ces contraintes administratives de préparation, tout en amont des projets qui sont complètement invisibles. Mon travail implique la production de films d’atelier, mais aussi de nombreux autres projets avec les missions locales, des parcours musique et cinéma... En réalité, ce n'est pas un temps donné pour chaque chose, c'est tout, tout le temps. »
Ulricke Böhnisch réagit sur les contraintes invisibles qui sont multiples du côté des intervenants également : emmener des structures qui souhaitent participer, mobiliser des publics, gérer la logistique technique... « Ce sont des choses toutes super simples, mais quand on les fait pour dix postes de tournage en même temps, ça devient aussi du travail… »
POST-PRODUCTION ET PARTICIPATION DES JEUNES
Dans les projets d’éducation aux images, la post-production reste une contrainte majeure. Même si le montage image implique souvent les jeunes, le montage son et certaines étapes techniques restent « faites par de petites mains très fortes ». Cependant, la démocratisation des outils de montage sur smartphone permet aux jeunes de s’initier et de travailler en petits groupes.
Thomas de Almeida évoque alors son expérience de montage dans le cadre de l'atelier TLS avec l'utilisation collective de la table Mash Up (mise à disposition par ALCA) : un outil ludique qui permet de monter en temps réel via des cartes disposant de QR code, représentant les plans et les sons. Chaque jeune peut ainsi décider : « Quand est-ce que je coupe un plan ? Quand est-ce que j’alterne avec un autre plan ? », ce qui rend l’étape de montage accessible et participative.
Il insiste sur l’importance de ne pas leur donner tous les rushs, mais d’inclure volontairement des erreurs ou des faux raccords pour qu’ils comprennent les contraintes du montage : « À leur tour, eux-mêmes voyaient les contraintes de la post-production sans que j’aie à leur dire ».
Cette méthode permet de travailler en petits groupes, de répartir les tâches et de donner à chacun la possibilité d'expérimenter. Thomas de Almeida précise que l’utilisation de la table Mash Up pour le montage permet aux jeunes de manipuler en temps réel les images et le son de leur film. Chaque plan est transformé en carte, avec un QR code et la réplique sonore correspondante, ce qui leur donne la liberté de choisir le rythme et l’ordre du montage. Cela implique toutefois une préparation importante en amont : le dérushage, la découpe des plans à la réplique près et la création des cartes ont pris environ deux jours. Il ajoute qu’ils ont même pu intégrer des bruitages et des sons d'ambiance pour enrichir la scène. Comme le souligne Thomas de Almeida, « c’est une petite gymnastique mentale à penser à l’avance ». Dans cette expérience, l’utilisation de la Mash Up a permis aux jeunes de se réapproprier la post-production, de comprendre les choix de montage et de collaborer en petits groupes, tout en rendant le moment ludique et pédagogique.
ÉDUCATION AUX MEDIAS ET CINEMA : ENTRE PRATIQUE ET REFLEXION
Matthias Simonet explique que, selon lui, le cinéma est un outil central dans l’éducation aux médias, permettant de travailler la narration, le sens de l’image et la question du réel, autant dans le documentaire que dans la fiction. Il note que la mode des « fake news » a pu orienter certains ateliers d'éducation aux images vers une approche journalistique et interroge la place du réalisateur ou de l’artiste dans ces dispositifs. Pour lui, l’enjeu se situe ailleurs : dans la fabrication des images. Son approche repose sur une conviction forte : c’est par la pratique que se construit la compréhension critique. « Le fait de faire un vrai projet cinéma — vraiment travailler la narration, travailler des intentions — ça engendre tout de suite une réflexion, une compréhension du pouvoir manipulateur. »
Il revient ensuite sur la question du rythme et de la perception de l’image : l’accélération des formats (Instagram, TikTok) réduit le temps de réflexion. Il insiste sur la nécessité d’instaurer un contretemps, un temps long, pour un véritable travail sur l’image et le contenu, plutôt que de se limiter à des ateliers « occupationnels » ou très courts. « Si on avait le temps de voir, de faire et défaire et revoir, on pourrait commencer avec des films plus accessibles… et ensuite entrer dans des formes plus complexes. »
Ulricke Böhnisch partage son expérience d'atelier d'une journée qu'elle mène à Marseille, intitulé Au cœur du cinéma. Cet atelier commence avec la projection d'un court métrage de Charlie Chaplin, puis les participants découvrent trois étapes de la fabrication d’un film : montage à la table Mash Up, sonorisation avec un ingénieur du son et mise en scène. Chaque groupe dispose ensuite d’1h30 pour tourner le remake d'une scène avec costumes et décors. À la fin de la journée, ils repartent avec un film de six minutes. « Ce qui est vraiment impressionnant dans ce dispositif, c'est que généralement à leur arrivée on leur dit : vous allez découvrir un film de Chaplin - ça ne saute pas de joie... puis finalement, il se l'approprie en le jouant eux-mêmes »
Thomas de Almeida souligne qu’aborder les fake news avec un public jeune peut susciter une forme de rejet. L’expérience menée dans le cadre du projet Very Fake avec la FRMJC Nouvelle-Aquitaine a montré que le terme lui-même fonctionne parfois comme un « gros mot », perçu comme un sujet scolaire et moralisateur. L’annonce du thème provoque parfois une réaction de lassitude : « Ah, on va encore nous parler de ça… »
Pour dépasser cette contrainte, il a été choisi de prendre le problème à l’envers en partant des pratiques et des compétences des jeunes. Ceux-ci maîtrisent déjà de nombreux codes, notamment liés à l’intelligence artificielle et aux usages numériques. L'appropriation est ainsi devenue plus active. Le processus s’inverse même, puisque ce sont les jeunes qui commencent par « défaire » certaines représentations des adultes, avant de construire ensemble le travail.
Marine Réchard de la FRMJC Nouvelle-Aquitaine souligne que l'enjeu est aussi d’interroger la pertinence des projets selon les sujets du moment. Par exemple, le projet Very Fake créé en 2020 n’est plus complètement adapté en 2025. Les enjeux évoluent rapidement, il faut réinterroger les objectifs pédagogiques.
En fin de discussion, une question rebondit sur l’évolution des pratiques professionnelles : avec l’expérience des ateliers d’éducation aux images, qu’est-ce qui a changé concrètement ? Les intervenant·es sont-ils devenus plus souples ? Ont-ils développé des « astuces » ?
Ulricke Böhnisch évoque d’abord une évolution dans la manière d’habiter le cadre, notamment selon qu’il s’agisse de temps scolaire ou de hors temps scolaire « Hors temps scolaire, j’ai pris l’habitude d’être encore un peu plus cool, si je peux le dire comme ça. » Elle décrit des ajustements très concrets : adapter parfois son langage pour créer une complicité avec les jeunes, adopter une posture plus détendue. À l’inverse, en milieu scolaire, avec un enseignant présent, elle mobilise un registre plus académique. Il s’agit d'avoir une attention aux contextes et aux personnes présentes.
Thomas de Almeida envisage son évolution à partir de ce constat : chaque expérience enrichit les suivantes. Il explique que des projets menés avec des classes allophones, par exemple, ont modifié durablement sa manière de communiquer : davantage de gestuelle, un langage plus imagé, une attention accrue à la contextualisation. Ces ajustements dépassent le seul cadre de l’éducation aux images et irriguent aussi son travail en école de cinéma ou sur des tournages professionnels. Il insiste sur l’importance de créer dans l'atelier un espace distinct du cadre habituel, de créer une « bulle ». Mais cette bulle n’implique pas l’absence de cadre. Au contraire, il souligne la nécessité de guider constamment le groupe dans le déroulé de l'atelier : « De prendre la main du groupe et de dire : là, on en est à cette étape. » Il distingue ainsi des temps d’ouverture où on peut laisser libre cours aux idées et à la créativité et des temps où les choses sont plus resserrées autour d'un objectif.
Matthias Simonet souligne que la contrainte du cadre, notamment lorsque la participation n’est pas pleinement choisie, influence la posture de l’intervenant. Il évoque, de son côté, un changement plus radical :« Au début, j’avais beaucoup de préparation. Puis maintenant, j’en ai plus. » L’expérience semble l’avoir conduit vers davantage de lâcher-prise et à prendre en compte aussi ses limites et ses affinités.
Valérie Mocydlarz rappelle une autre dimension souvent implicite : la présence - ou l’absence d’implication - des encadrant·es et des structures porteuses du projet. Lorsque l’adulte référent est peu concerné par le projet, cela constitue une contrainte supplémentaire. Les intervenant·es ne travaillent jamais seul.es ; ils doivent composer avec des partenaires, eux-mêmes soumis à leurs propres contraintes.
Thomas de Almeida interroge alors la manière dont la contrainte peut agir non seulement sur l’organisation du projet, mais sur sa forme même. Il a accompagné un groupe de jeunes qui souhaitaient travailler sur les « frontières invisibles », notamment celles liées au handicap. Ces jeunes ont ainsi entrepris d’aller à la rencontre de personnes en situation de handicap, visible et invisible. « Ce n’était pas sûr de les avoir. Ça pouvait être oui, ça pouvait être non pour plein de questions. » Cette instabilité a profondément influencé le projet. Face à l’imprévisibilité des présences et des échanges, la forme documentaire s’est imposée progressivement avec une écriture souple, capable de s’adapter en temps réel avec les personnes présentes. Ainsi, la contrainte, ici l’incertitude, n’a pas bloqué la création. Elle a orienté la forme elle-même, devenant une manière d’y répondre plutôt qu’un obstacle. Pour Thomas de Almeida, la forme peut ainsi constituer une solution pour transformer la contrainte et l’intégrer pleinement au processus créatif.
Emilie Escourido conclut les échanges en remerciant l’ensemble des intervenant·es pour le partage de leurs pratiques, de leurs expériences de terrain, de leurs doutes aussi. Au fil des discussions, plusieurs types de contraintes ont été évoqués. Les contraintes financières, d’abord : elles « sont ce qu’elles sont » et imposent aux professionnel·les une grande capacité d’adaptation, d’« élasticité » et de disponibilité. Si elles ne peuvent pas toujours être transformées, elles peuvent parfois être partagées grâce aux partenariats, au travail avec les établissements scolaires et aux ressources territoriales existantes. Ont également été abordées les contraintes de ressources, d’inégalités territoriales, de temps et d’espace. Mais surtout, celles liées aux publics. Chaque groupe arrive avec ses spécificités, ses attentes, ses contraintes propres. Et c’est là que se joue une grande partie du travail. Les échanges ont montré qu’il est possible de « dire sans montrer », d’adapter la forme aux situations rencontrées. Il a aussi été question de posture et d’adaptation. La nécessité de contextualiser, de créer « une bulle tout de suite, maintenant, entre nous », tout en maintenant un cadre. Car « faire groupe » en atelier d’éducation aux images est sans doute l’un des défis les plus complexes. Au terme de cette table ronde, une idée se dégage : la contrainte n’est ni intrinsèquement un frein ni automatiquement un levier. Elle dépend de la manière dont elle est investie. Elle peut enfermer, mais elle peut aussi ouvrir un espace d’expérimentation, de déplacement, de création.